Crypto-monnaies souveraines : France et Suède, deux voies très différentes

Dans la chronique précédente nous avons montré que les banques centrales ne sont pas indifférentes à la question des « crypto-monnaies ». Les études qu’elles ont lancées sont à divers stades d’avancement. Il est passionnant de constater que l’une et l’autre sont engagées dans des directions très différentes.

La Banque de France et la recherche de solutions « entre banques »

La banque de France n’est pas « nouvelle » dans cette recherche et a participé à de nombreux travaux dont le but était justement d’aboutir à la fameuse requête du 7/7, 12/12, 365/365 où il est posé que les opérations bancaires doivent se dérouler sans aucune suspension motivée par des horaires de travail, des jours ouvrés ou non et des jours de congé. L’ensemble de ces mesures où la pression était mise par la BCE avait pour objet de répondre à la fois aux exigences des agents économiques et aux pressions concurrentielles venant des monnaies cryptées.

Il faut aussi garder en tête que la Banque de France, en tant que membre de la BCE, a participé à tous les travaux destinés à forger de solides relations interbancaires dans le cadre du lancement de la zone euro, puis dans celui de l’expansion des opérations de la BCE. Pour exemple, le système Target 2 a été mis en place pour réduire les risques dits systémiques dans le cadre des mécanismes de compensation interbancaires, mais aussi pour assurer les paiements en euro et l’ensemble des rapports entre banques de l’Eurosystème dans les meilleures conditions. On voit ainsi que les objectifs de la Banque de France touche moins à la question de la création d’une monnaie « cryptée » qu’à la mise en œuvre de techniques connues dans le cadre particulier des monnaies cryptées, en particulier la technique de la Blockchain et des smart contracts. La Banque de France est donc, pour le moment, dans une logique très technique touchant des enjeux interbancaires dans le contexte très particulier d’un espace monétaire unique, celui de l’Union Européenne et du cadre d’intervention de la BCE.

La Banque de Suède et la monnaie de détail

Les recherches de la banque de Suède à l’opposé s’intéressent surtout à une vaste population et à des opérations de petits montants. Il ne s’agit donc pas de toucher à l’univers des risques systémiques mais à celui de la confiance et de la croyance dont la monnaie est investie par ses utilisateurs particuliers.

La mise en place de l’e-krona s’explique par un phénomène socio-économique commun à tous les pays développés qui prend une dimension surprenante en Suède : le déclin de l’usage de la monnaie dite divisionnaire, billets et pièces, et l’essor des paiements en ligne. Devant cette explosion, la banque de Suède a considéré que les thèmes de la sécurité des paiements, de l’efficacité du règlement des transactions et des coûts qui y sont attachés, imposaient une révision complète des idées habituelles en matière monétaire : d’où l’idée de mettre en place une crypto-monnaie qui viendrait compléter l’offre de monnaie « cash » et peut-être s’y substituer un jour.

Une mise en place pas si aisée

Si la question peut paraitre simple, ce ne serait jamais qu’une ligne d’ordinateur qui viendrait s’installer dans un portefeuille (wallet), la réalité est tout autre et pose des questions de fonds : par exemple, à partir du moment où il n’est plus question de monnaie de compte, ou de monnaie scripturale, il devient concevable que la tenue des avoirs « en monnaie cryptée » des agents économiques, y compris les particuliers, soit assurée par… la Banque centrale. Rien ne s’y opposerait si ce n’est que ce serait un curieux retour en arrière : les Banques centrales se sont en effet débarrassées de leur clientèle directe, particuliers et entreprises pour ne devenir que « des banques de banques ». Ou bien la Banque centrale pourrait passer des accords avec des banques commerciales pour qu’elles opèrent la nouvelle monnaie cryptée qu’elles fourniraient à leurs clients en l’achetant auprès d’elle. La question serait aussi de passer par des portefeuilles ou wallet tenues sur les ordinateurs des banques ou au contraire sur ceux des titulaires de ces « comptes » en monnaie cryptée. Cette problématique est similaire à celle qui est soulevée par le Crypto-yuan dont la conception a été lancée sur des observations identiques : explosion du commerce en ligne, explosion des paiements en ligne et problématique de sécurité, d’efficacité et de coûts.

Les nouvelles monnaies, leurs techniques surtout ne font que commencer à faire parler d’elles. On est cependant encore loin d’une large mise en œuvre tant les défis technologiques, matériels, logiciels, structure des systèmes soulèvent des problématiques complexes.

Par Pascal Ordonneau

Photo de M. Pascal Ordonneau

 

 

 

Ouvrages de Pascal Ordonneau aux éditions Arnaud Franel :

Des monnaies cryptées aux ICO
Monnaies cryptées et blockchain

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A propos de l'Auteur :
Pascal Ordonneau, banquier, a été DG et PDG de banques françaises, anglaises et américaines. Il est SG de l’Association « Iconomy ». Auteur d’une dizaine d’ouvrages parmi lesquels cinq livres d’économie et de finance, il est chroniqueur aux Échos, au Huffington Post et conférencier (monnaies cryptées et Allemagne).

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