L’ère de l’argent facile est bien révolue

L’analyse des auteurs

La politique monétaire, dernier rempart de la coopération internationale, résiste tant bien que mal aux soubresauts d’un monde de plus en plus fracturé. Quand Kevin Warsh, fraîchement installé à la tête de la Réserve fédérale américaine, a fait fin juin le déplacement jusqu’à Sintra pour le séminaire annuel de la BCE, ce geste loin d’être anodin a soulagé plus d’un gouverneur. Nommé par Donald Trump, dont les positions protectionnistes et les tensions avec l’Europe ne sont plus à démontrer, Warsh aurait pu bouder cette rencontre. Pourtant, il a choisi la voie du dialogue, multipliant les marques de respect envers Christine Lagarde et ses pairs. Une façon de rappeler que, malgré les divergences politiques, les banquiers centraux restent unis face à l’adversité.

Pourtant, l’ambiance à Sintra était loin d’être sereine. Quelques semaines plus tôt, le 11 juin, la BCE avait créé la surprise en relevant son taux directeur de 2 % à 2,5 %, une décision motivée par la flambée des prix de l’énergie consécutive au blocage du détroit d’Ormuz. Las ! Quatre jours plus tard, un accord entre les États-Unis et l’Iran mettait fin au conflit, et les cours du pétrole s’effondraient, retrouvant presque leur niveau d’avant crise. La BCE n’avait-elle pas agi trop hâtivement, au risque d’étouffer une croissance européenne déjà chétive ?

Les gouverneurs présents à Sintra s’empressèrent de justifier leur choix : l’inflation, disaient-ils, menaçait de s’ancrer durablement dans l’économie, et sans cette hausse des taux, elle ne serait pas redescendue sous la barre des 2 % avant 2028. Les prix de l’essence, des transports et même du trafic aérien, avaient déjà commencé à grimper. Il fallait envoyer un signal clair aux marchés.

Mais les doutes persistaient. Christine Lagarde elle-même reconnut que les risques s’équilibraient désormais entre une inflation galopante et un ralentissement économique. Les chiffres semblaient lui donner raison : en juin, l’inflation en zone euro avait reculé à 2,8 %, contre 3,2 % en mai, avec même un retour à 2 % en France. Pourtant, au sein de la BCE, les divisions subsistaient. La représentante allemande, membre influente du directoire, continuait de plaider pour de nouvelles hausses de taux, arguant que l’objectif de 2 % était encore loin d’être atteint.

Malheureusement, la trêve au Moyen-Orient fut de courte durée. Dès la mi-juillet, les frappes américaines sur l’Iran reprirent de plus belle, tandis que les Houthis, soutenus par Téhéran, s’attaquaient à des pétroliers en mer Rouge. Le baril de Brent franchit à nouveau la barre symbolique des 100 $, et le gaz européen atteignit des sommets inégalés depuis fin 2022. Les marchés, toujours prompts à anticiper les mouvements des banques centrales, se mirent à parier sur de nouvelles hausses de taux. Et effectivement, lors de sa réunion du 23 juillet, la BCE laissa entendre qu’une augmentation d’un quart de point pourrait intervenir en septembre. Le ton avait changé : là où C. Lagarde parlait encore, fin juin, d’un équilibre entre inflation et croissance, elle se concentrait désormais sur les risques inflationnistes, comme si le spectre d’une spirale des prix avait repris le dessus.

Les conséquences de cette tension géopolitique ne se firent pas attendre. Les taux d’emprunt des États s’envolèrent et la France, déjà sous surveillance, vit le sien dépasser les 4 % pour la première fois depuis 2008. Un seuil symbolique et surtout, un seuil dangereux. Pour Romain Aumond, analyste chez Natixis Investment Managers, un tel niveau n’était tout simplement pas soutenable à long terme. « Si les taux restent durablement à 4 %, expliquait-il, les intérêts de la dette risquent de croître plus vite que notre capacité à la rembourser, créant un effet boule de neige difficile à maîtriser. » Pourtant, la situation n’est pas encore totalement critique. Grâce à une maturité moyenne de sept ans, le taux moyen pondéré de la dette française reste compris entre 2 % et 2,2 %. En 2026, seulement 6,5 % de cette dette est à renouveler, ce qui limite l’urgence.

Évolution du taux français à 10 ans, en pourcentage — Source : Banque de France

Mais le pétrole et le gaz ne sont pas les seuls responsables de la remontée des taux. Depuis cinq ans, ceux-ci n’ont cessé de progresser, mettant fin à une ère d’argent quasi gratuit qui avait permis à la France d’emprunter à des taux proches de zéro. Avec le retour de l’inflation fin 2021, la BCE avait progressivement mis fin à ses politiques de rachats de dette, révélant au grand jour les fragilités budgétaires de nombreux pays, la France en tête. Les taux à dix ans avaient ainsi franchi les 1 % en avril 2022, les 2 % en septembre de la même année, puis les 3 % en juillet 2023. À cela s’ajoutait une prime de risque politique, pesant de plus en plus lourd sur les finances publiques. La dissolution de l’Assemblée Nationale en juin 2024 avait ainsi coûté 11 Md€ supplémentaires au service de la dette française, soit un surcoût de 3 %. Et la France n’était pas un cas isolé. Au Royaume-Uni, l’épisode catastrophique de Liz Truss, en septembre-octobre 2022, avait entraîné un surcoût cumulé de 44 Md€.

L’année 2027 s’annonce donc sous de sombres auspices. Avec des élections présidentielles ou législatives prévues en France et en Grèce, les tensions sur les taux d’intérêt risquent de s’accentuer en Europe, surtout si les sondages confirment la montée des extrêmes. Dans un tel contexte, selon les experts d’Allianz, les taux français pourraient rester sous pression pendant toute la campagne électorale. Et si, par malheur, le conflit au Moyen-Orient venait à s’éterniser, le scénario d’une tempête parfaite (tensions géopolitiques + instabilité politique) ne pourrait plus être écarté.

Ainsi, entre la nécessité de lutter contre l’inflation, le risque de brider une croissance déjà fragile et la gestion des chocs externes, les banques centrales se retrouvent prises au piège d’un équilibre précaire. Pour la France, la marge de manœuvre reste étroite, mais pas désespérée. Tout dépendra, dans les mois à venir, de l’évolution du conflit au Moyen-Orient et de la capacité des dirigeants européens à préserver une stabilité politique. Car une chose est sûre : dans ce monde incertain, les taux d’intérêt ne sont pas près de redescendre. Et avec eux, le poids de la dette ne fera que s’alourdir, rappelant à chacun que l’ère de l’argent facile est bien révolue.

  • Obligations : leur valeur baisse quand les taux montent (relation inverse). Les obligations à long terme et à taux fixe sont les plus sensibles. Exemple : + 1 % des taux > – 5 % à – 10 % pour une obligation 10 ans.
  • Actions : leur volatilité s’accroit. Les secteurs growth (tech, biotech) souffrent (coût du capital ↑). Les valeurs (banques, énergie) résistent mieux (marges ↑). Dividendes moins attractifs vs rendement des obligations.
  • Immobilier : baisse des prix sur l’immobilier direct (crédits plus cher > demande ↓) et sur les SCPI fortement endettées.
  • Devises : appréciation des monnaies des pays qui relèvent leurs taux (ex. : USD en 2022-23). Les pays émergents (dettes en $) subissent des sorties de capitaux.
  • Matières premières : l’or peut monter, le pétrole dépend de la croissance (taux ↗ > ralentissement > demande ↘). En ce moment plutôt corrélé au conflit du Golfe.
  • Private Equity : baisse (actualisation des flux futurs à un taux plus élevé). Les levées de fonds deviennent plus difficiles.
  • Livrets réglementés (Livret A, LDDS…) et bancaires (CAT) : rendement ↗ (avantage pour les épargnants). Mais l’inflation peut éroder le pouvoir d’achat si les taux réels restent négatifs.
  • Crypto : corrélation avec les actions tech (sensibilité aux taux). Le Bitcoin est parfois perçu comme « or numérique » en période de stress.

En résumé

Actif Impact
Obligations (long terme) ⬇️ Négatif
Actions (Growth) ⬇️ Négatif
Actions (Value) ⬇️ Faible
Immobilier ⬇️ Négatif
Devises (pays haussiers) ⬆️ Positif
Or ⬆️ Positif
Private Equity ⬇️ Négatif
Cash / Livrets ⬆️ Positif

Légende :

  • ⬇️ Négatif : L’actif perd de la valeur ou souffre d’une hausse des taux.
  • ⬆️ Positif : L’actif bénéficie d’une hausse des taux.

 

Patrick Butteau et Thomas Butteau

(Article vu 9 fois, 9 visites aujourd'hui)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *